Financement d’une start-up : et si on misait sur les ventes et le chiffre d’affaires plutôt que sur la levée de fonds ?

C’est le choix qu’a fait Nurra, fondatrice de Carbon Saver. Quand on sait que le bâtiment représente 40 % des gaz à effet de serre en France et en Europe, son logiciel d’éco-conception pour un habitat durable est une réelle opportunité de marché. Nurra revient ici sur les origines du projet et nous donne son retour d’expérience sur le sujet du financement d’une start-up.

Financement d'une start-up : témoignage de Carbon Saver

Comment est née Carbon Saver ?

Ma conscience écologique a grandi dans le cadre de ma précédente start-up d’architecture d’intérieur. Au sein de nos formations d’architecte d’intérieur, on ne nous donne pas les armes afin de répondre aux enjeux environnementaux et travailler de façon raisonnée. Il n’y a pas d’enseignements sur le sujet de l’impact et de l’éco-conception, alors que dessiner des habitats durables est une nécessité. 

Pour les architectes d’intérieur, il est difficile d’avoir les bons réflexes d’éco-conception. De plus, les outils à disposition sont des logiciels construits par des ingénieurs, pour des ingénieurs. Cela n’est donc pas parlant pour des généralistes et lorsqu’on veut éco-concevoir sa rénovation. On s’est également aperçu que la problématique de l’impact environnemental ne provient pas que du choix des matériaux, mais aussi des transports. Ils peuvent représenter 50 % de l’impact ! De nombreux questionnements ont alors émergé, et il nous fallait un outil pour y répondre. 

Est alors née l’idée de Carbon Saver. Pensé par des spécialistes du bâtiment et de l’éco-conception, Carbon Saver est un logiciel de dessin assisté qui aide à rénover et construire de manière efficace et durable. L’intervention se fait à la genèse des projets architecturaux grâce à un outil simple : un score environnemental pour tous les éléments du projet (Bat’impact). Le site suggère alors aux architectes les solutions d’éco-conception les plus efficaces. Il les aide aussi à prescrire les bons matériaux à leurs clients et aux entrepreneurs. 

Comment est structurée votre équipe aujourd’hui ?

Au départ, j’ai monté le projet seule, avant de demander à Loïc, mon associé, de me rejoindre. Il dispose de la maîtrise de l’aspect technique en étant informaticien. Il a une expérience solide du SaaS et de l’IA pour que le projet voit le jour mais aussi pour être plus crédible aux yeux des partenaires à aller chercher. Nos deux profils sont effet assez complémentaires.

Je dispose de la majorité du du capital. Loïc, que je connais depuis longtemps, a surtout un rôle de mentor pour tout ce qui est informatique. Il apporte une réelle vision technique qui rassure notamment les investisseurs. Cette répartition a été évidente, en raison de la disponibilité réduite de Loïc et du temps à consacrer au projet. 

Nous avons néanmoins mis en place un système de vesting. Loïc a investi de l’argent au démarrage du projet contre un pourcentage du capital. Le temps qu’il consacre au projet est rémunéré en vesting :  l’atteinte de ses objectifs lui permet de lui débloquer des parts de capital chaque année durant deux ans. En contrepartie, il a constitué l’équipe technique qui le sollicite au besoin, travaille au recrutement de ces profils spécifiques, assure la pérennité des travaux effectués (documentation technique du projet) et à la stratégie informatique de Carbon Saver. 

Le vesting est une solution intéressante pour associer une personne qui aura un rôle clé mais qui n’est pas disponible tout le temps. Le partage est sain, on sait ce que l’on a à faire, le cadre est établi quant au temps que chacun investi dans le projet. 

Désormais, nous sommes une équipe de 5 personnes, répartie entre Paris et Orléans.

Comment abordez-vous le sujet du financement de votre start-up ?

La constitution du capital de démarrage a été rapide puisque nous disposions tous les deux d’expériences entrepreneuriales. On savait de quels moyens nous avions besoin. Notre expérience nous a permis d’aller mobiliser les banques pour demander des prêts importants. Pour continuer à apporter du financement dans le projet, j’avais également conservé une activité d’architecte d’intérieur. 

Les banques représentent notre premier levier de financement. Nous avons réussi à débloquer 200 000 euros de prêts dès la première année, ce qui est rare en amorçage. Les banques nous font confiance plus facilement quand nous ne sommes plus des primo-entrepreneurs. Depuis la création (octobre 2020) nous avons réuni plus de 500 000 euros, dont 40 % proviennent des banques. Une pré-vente à un premier client grand compte représente 20 %,  le reste correspondant aux apports en compte courant d’associé et la levée de fonds WE DO GOOD. Nous avons également bénéficié de la Bourse French Tech via la BPI à hauteur de 30 000 euros.

Mais on essaye surtout de financer notre développement par de la vente. Cela nous permet de rester dans une démarche saine du point de vue financier, ne pas passer notre temps à lever des fonds. Je trouve ça vraiment très important, lorsqu’on monte un projet, de réfléchir à la réalité économique qui va avec. Nous avons décidé très tôt de fonctionner de cette façon. Nous comptons plus sur nos ventes que sur nos levées de fonds ! 

Êtes-vous accompagnés sur ce sujet, comment l’anticipez-vous ?

Nous sommes très accompagnés, notamment par le tissu local d’Orléans (Dev’Up Centre Val de Loire), centre de ressources qui accompagne les entreprises. Nous sommes également dans un incubateur de start-up (le Lab’O), qui nous permet de rencontrer des acteurs et une palette de métiers/institutions nécessaires à notre développement. Il nous permet une meilleure maîtrise de certains aspects et une montée en compétence (propriété intellectuelle…). Cela nous a également offert un lien plus étroit avec la BPI. 

Nous avons préféré nous orienter vers la province plutôt que la région parisienne. Cela nous a permis de bénéficier d’un soutien et d’un accompagnement plus poussés et personnalisés. Nous ne sommes pas que des numéros. 

Avez-vous eu des surprises en avançant dans votre plan de financement ? 

La première bonne surprise a été de constater que la bourse BPI French Tech s’obtient assez rapidement. Néanmoins le fonctionnement peut être également une mauvaise surprise. 1 euro de fonds propres pour 1 euro de financement peut créer des difficultés. Cela nécessite de faire du chiffre d’affaires ou d’avoir des apports personnels. 

Autre bonne surprise pour nous : la banque, puisque nous ne pensions pas obtenir autant et aussi rapidement. Cela a été facilité de part nos expériences entrepreneuriales passées.

S’agissant de WE DO GOOD, la bonne surprise a été de voir que l’on pouvait mobiliser beaucoup de personnes que l’on ne connaissait pas. Nous pensions surtout faire marcher notre premier cercle. Finalement, beaucoup de personnes inconnues se sont intéressées au projet et ont investi. L’un de nos plus gros investissements provient d’une personne que l’on ne connaît pas, et avec qui nous n’avons d’ailleurs pas encore pu échanger ! 

Face à un projet qui nécessite d’être largement diffusé, le financement participatif a été une aubaine pour se faire connaître. Cela nous permet d’être en contact avec plein de petits ambassadeurs en mesure de parler de nous. 

Pourquoi avoir fait une levée de fonds en royalties ? Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Nous étions une jeune entreprise et nous ne connaissions pas encore notre trajectoire financière, même si nous avions plusieurs hypothèses. Il s’agissait pour nous d’une bonne manière d’éviter la dilution trop vite et d’anticiper d’éventuels creux financiers. Cela correspondait aussi à notre envie de faire rapidement du CA, ce qui a été le cas au bout d’un an. Cette levée de fonds en royalties a également été motrice de la dynamique de l’entreprise. Elle nous a stimulés notamment dans la nécessité de déclarer le chiffre d’affaires tous les trimestres pour nos investisseurs. 

Cela permet aussi de créer des contacts et d’obtenir des opportunités auprès des personnes qui ont investi. Par exemple, nous sommes désormais en contact avec une personne ayant investi une petite somme, mais qui pourrait investir beaucoup plus. 

Il y a en réalité plein de surprises avec le crowdfunding. Tant dans l’engouement que l’on peut susciter auprès d’inconnus dont on ne soupçonnait pas l’aide puisque de fait nous ne les aurions pas sollicité de nous-mêmes, que dans les opportunités que cela nous offre auprès de ces investisseurs. 

Avoir un impact : est-ce un atout pour votre financement ?

Oui et pas seulement en termes de financement ! Le fait d’avoir un impact, la dimension éthique et positive, autant sociale qu’environnementale de notre projet nous attire automatiquement la sympathie. Tous types d’acteurs sont enclins à prendre part à un projet vertueux, participer à quelque chose de positif… Je pense que tout le monde à envie de ça ! Cela nous a offert plein d’opportunités et je m’en aperçois lorsque je compare avec ma précédente expérience avec une start-up plus ordinaire : nous recevions déjà du soutien mais beaucoup moins. 

Nous bénéficions certainement de la prise de conscience générale autour des enjeux environnementaux et des différentes crises (notamment celles touchant à la raréfaction des ressources), qui permettent de changer le regard des gens sur ce type de projet. De plus, tout le monde semble désormais avoir intégré que même dans des projets positifs, nous sommes capables de faire du chiffre d’affaires. Pour que ça marche, il faut quand même faire de l’argent !

Nous ne sommes donc pas un projet “bisounours” mais à l’embouchure de plein d’enjeux qui commencent à converger. 

Sur le sujet du financement, est-ce que vous auriez un conseil particulier, par exemple sur comment embarquer des financeurs ? 

Parler de son projet en permanence et à la Terre entière ! Il y a toujours des sources insoupçonnées dans notre propre réseau, surtout pour un projet à impact. Sans expérience, il faut se faire entourer au maximum pour pouvoir avancer. Il y aura toujours quelqu’un pour vous donner un bon contact, un bon conseil, il ne faut pas avoir peur d’aller vers les autres et se faire entourer parce qu’en réalité, tout le monde ouvre son carnet d’adresses assez facilement. Lorsqu’on a un projet qui a du sens, on pourrait presque contacter au hasard des personnes et elles seraient prêtes à aider ! 

Il est important d’avoir des personnes avec de l’expérience autour de soi, pour ne pas reproduire leurs erreurs à eux ! Il faut aussi avoir une vision claire de ce que l’on veut faire, connaître son objectif en termes d’impact (pour mon cas par exemple : que le bâtiment ait le moins d’externalités négatives sur l’environnement). 

En gardant en tête cet objectif, il faut également ne pas être fermé et être prêt à changer d’angle, de tactique notamment si des idées plus efficaces voient le jour ailleurs. 

Envisagez-vous de faire une levée de fonds en capital ?

Oui, actuellement nous aurions besoin de lever 300 000 euros pour finaliser la solution et accélérer. On vise d’être à l’équilibre en 2024. 

On envisage donc des profils du type business angel ou des fonds seed.

Nous n’excluons pas de refaire appel à WE DO GOOD dans un an ou deux, lorsque le projet sera plus abouti. Cela nous permettrait de toucher plus de personnes et en le prenant un peu comme une campagne marketing.

Quelles sont les prochaines étapes pour Carbon Saver ?

Plein de clients ! Faire grandir l’équipe et arriver au bout du projet pour avoir une réelle efficacité. Nous sommes encore sur quelque chose de léger  et  même si c’est déjà très bien, ce n’est pas encore assez pour nous. 

Nous remercions Nurra d’avoir pris le temps de partager avec nous son expérience sur le financement participatif.  N’hésitez pas à consulter les autres témoignages d’entrepreneurs sur leur parcours de financement.

Partager cet article :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.